N O T E S   D E   V O Y A G E S

Togo, avril et octobre 2004 — 7

... par
Gilbert Cujean

( )

Première note

Note précédente

Index

Note suivante

Lomé-Ouaga: 23 heures! (envoyé comme e-mail)

Ouagadougou, vendredi 30 avril 2004

Bonjour tout le monde,

J'ai "bougé" (comme on dit ici). Je suis à Ouagadougou au Burkina Faso et je m'apprête à bouger encore, jusqu'à Ouahigouya, à 180 km au nord de la capitale.

Hier entre 17 et 18h, il a fait une pluie d'enfer: une heure de trombes d'eau, avec rues inondées, caniveaux qui débordent (... et deviennent invisibles sous l'eau rouge foncé, donc particulièrement dangereux!), accidents de voitures et monstre pagaille de circulation. Pas d'essuie-glaces, mauvais freins, éclairage défectueux, pannes d'allumage dues à l'eau, toitures des véhicules non étanche, 2-roues en fuite accélérée sous l'orage, énorme flaques (avec ou sans trou au milieu, c'est la question?), torrents de boue rouge, et bien sûr: feux tricolores en panne... tout contribue à rendre les déplacements plus qu'aléatoire! Mais c'est l'heure de la "descente" (fin du travail des salariés et des fonctionnaires) et il n'est pas question de retarder son retour chez soi! Mon taxi a joyeusement traversé un carrefour en passant par la gauche, car à droite c'était embouteillé... et comme il n'était pas seul, l'embouteillage est vite devenu totalement inextricable avec des véhicules partout et dans tous les sens et des mobylettes et des vélos qui se faufilaient par là dedans! On aurait dû voir ça d'avion! De plus comme les seuls qui restent à l'abri quand il pleut ce sont les flics, personne ne craint rien et force le passage coûte que coûte, cm par cm. Si tu fais marche arrière, t'es pas un vrai Burkinabè!
[Dommage, je n'ai pas osé sortir mon appareil de photo. La prochaine fois, je prends un appareil pour prise de vues sous-marines!]

---
Ouahigouya, samedi 1er mai 2004

Mais je suis arrivé à Ouaga mercredi et mon voyage depuis Lomé vaut aussi un petit récit: imaginez près de 1000 km de route, dont un bon quart serait simplement déclaré impraticable en Europe, et 23 heures de voyage (vingt-trois!)... avec le même chauffeur!
Commençons par le commencement, à Lomé, mardi 27 avril à 18 h.

Après chargement des bagages dans la soute du car, un dernier verre avec mon ami Jean-Jacques et son gardien, c'est le départ. À l'extérieur, le bus est assez fringant, avec des inscriptions "Climatisé - Vidéo" bien visibles. Dedans, c'est comme d'habitude, un car de 50 places européennes aménagé en 75 places environ (5 par rang!); la vidéo est bien entendu hors d'usage et il ne subsiste qu'un caisson vide, suspendu exactement où il faut pour se cogner la tête au passage. Par contre, oh miracle! la climatisation fonctionne. On en aura bien besoin! J'ai réservé une place devant, pour voir la route et étendre les jambes de temps en temps...

Autre miracle, peut-être, on part à l'heure, même avec quelques minutes d'avance! Il faut dire qu'il y a 3 véhicules et que je suis dans le premier. Ce car continue après Ouagadougou sur Bamako (Mali) et les passagers sont Burkinabè et Maliens pour la plupart. On n'est pas parti depuis 3 minutes qu'une discussion pour le moins animée se déroule à l'arrière. Une femme fait du tapage car son "enfant" (pas nécessairement en bas âge, d'ailleurs) se trouve dans le deuxième car et elle veut le faire venir avec elle. Finalement c'est elle qui sera expulsée et changera de véhicule (?). Il semble que notre car est le seul climatisé des trois, donc plus cher, ce qui explique peut-être l'incident.

La nuit tombe rapidement, la route est bonne, mais la conduite de nuit en Afrique est particulièrement difficile et dangereuse: vélos, piétons, charrettes à âne et animaux divers n'ont évidemment pas d'éclairage, les 2-roues et les automobiles ont en général des phares réglés n'importe comment et les très nombreux poids lourds ont souvent d'éblouissants projecteurs pour tenter de voir les autres et d'éviter les trous! Le car fonce dans la nuit, en ouvrant la route à grands coups de klaxon.

Premier arrêt à Atakpamé, à 160 km du départ. Il est 21 h et on s'arrête dans ce qui pourrait s'appeler un "relais de routiers". Les véhicules se garent le long de la route et de l'autre côté, il y a des échoppes où acheter à manger et à boire. La nuit noire est juste atténuée par les lampes à pétrole ou à gaz des commerçants et bien sûr par les phares des véhicules. Il y a beaucoup de monde, des vendeuses à la sauvette proposent à grands cris bananes, biscuits, avocats et des choses nettement plus bizarres (poissons séchés, etc.), voire non identifiables!

Après 3 quart d'heure de casse-croûte, on repart dans la nuit. Il ne s'écoule pas 10 minutes que le chauffeur et les "apprentis" convoyeurs commencent à chercher fébrilement quelque chose. La tablette sous le pare-brise est jonchée d'objets: réserve de nourriture pour l'équipage, petits colis à livrer au passage, documents de voyage, cassettes (j'ai oublié de vous dire que pendant TOUT le trajet, c'est la sono à un volume "correct", sans interruption... heureusement que j'aime la musique africaine!), etc. Le ton monte, le chauffeur hausse le ton et finit par s'arrêter sur le bas-côté. On ne retrouve plus le laisser-passer indispensable pour franchir les barrages de police! Au bout d'un moment, il est évident (!) que ce papier c'est envolé lors d'un arrêt précédent (le casse-croûte ou un stop d'une minute pour je ne sais quel contrôle 800 m plus loin).
Et on fait demi-tour! En s'y prenant à 4 reprises pour un tourné sur route dans un léger virage où les semi-remorques déboulent à 70 km/h, et sachant qu'ils ont peut-être plus de klaxon que de frein... le chauffeur nous ramène à l'arrêt précédent. Quatre personnes descendent (avec 2 lampes de poches seulement!) et commencent à fouiller la nuit. Encore quelques centaines de mètres et on retrouve le "relais-casse-croûte". Notre place de stationnement est déjà occupée par un poids lourd, donc le trafic est bien réel. Qu'à cela ne tienne, plusieurs personnes descendent et se mettent en chasse. Retrouver un papier A5 qui se serait envolé dans la nuit, alors que le sol est jonché de détritus, que les camions n'arrêtent pas de passer, qu'il y a une centaine de personnes qui piétinent la poussière dans tous les sens? C'est un tel non-sens que je ne sors même pas du car.

Et alors, tout-à-coup, les cris strident d'une femme retentissent dans le brouhaha général: là, dans le caniveau (poubelle, urinoir, etc.) elle a repéré le document! Un apprenti va le récupérer et un coup de torchon plus tard, il reprend sa place de laisser-passer: contre le pare-brise, bien visible de l'extérieur. Incroyable! Ça c'est l'Afrique. Qu'aurait-on fait si le laisser-passer n'avait pas été retrouvé? Impossible de le savoir exactement, mais ça aurait certainement coûté cher en bakchich au chauffeur!

Donc, on continue. Un peu plus loin, à un barrage militaire, un soldat monte à bord et s'assoit à côté de moi, le fusil-mitrailleur G3 sur les genoux. On craint les "coupeurs de routes" qui ont paraît-il dévalisés quelques cars. Je me demande si ces brigands osent vraiment s'attaquer à un car ou s'il ne s'agit pas plutôt d'un prétexte du président-dictateur Eyadéma pour montrer que l'armée est présente partout? Toujours est-il que 3 pioupious se relaieront jusqu'à proximité de la frontière.

Arrêt-pipi à Sokodé, à minuit et demi. On passe Kara à 2h15, on a déjà parcouru 415 km et la route ne s'arrange pas! Le car fonce à 70 km/h sur un champ de nids de poules où la plupart de vos voitures toucheraient le sol! Plusieurs fois, je crois que le véhicule va se briser, mais c'est solide! Tout au moins le nôtre, parce que à 4h du matin, on rattrape le car B qui nous a dépassé à l'occasion d'un arrêt: les passagers sont sortis, on est au milieu de nulle part (dans un parc national, d'ailleurs!). Notre chauffeur qui est aussi mécanicien va intervenir et passer 45 minutes couché sous le second véhicule. Diagnostic: patin du frein avant droite cassé dans le tambour. Non réparable dans les conditions présentes, le problème est réglé en supprimant ce frein. Le klaxon remplacera!?

Le jour se lève à 5h15. À 5h30, on fait une brève pause à Mango (voir la photo dans le petit matin). Il fait bon: moins de 35°C. La route est relativement étroite, ici en assez bon état, et les bahuts ne se gênent pas pour se lancer dans de long dépassements. Là il n'est pas question de faire un écart pour éviter un trou!

La frontière de Cinkassé (ou Cinkansé selon les sources) est atteinte à 7h30, avec une heure seulement de retard sur l'horaire normal. On a parcouru environ 680 km en 13h30, belle moyenne, non?
On ne quittera ce poste frontière qu'à passé 10h15, et les 2 autres bus nous auront dépassé. Notre problème est que les Maliens ne sont qu'en transit sur le Burkina et qu'il faut déclarer leurs marchandises comme telles. Et la paperasse, ici, c'est quelque chose! Du côté passagers, il faut, comme d'habitude aux douanes routières, aller faire "cacheter" les visas à la sortie du Togo, passer à pied au Burkina et faire "cacheter" l'entrée dans ce pays.
Les 20 dernière minutes de cette attente sont encore perdues à cause d'un passager qui a réussi à passer sans "cacheter" et qui doit retourner sur ses pas alors que pour nous autres, il y a 2 heures que c'est OK!

Mais ce n'était pas fini: à Bitou, à 45 km à l'intérieur du Burkina, on pénètre à 11h dans une enceinte qui ressemble à un port-franc ou a une douane pour marchandises. Nouvelle présentation des papiers personnels: tout est en ordre, allez attendre de l'autre côté du parking, le car arrive! Mais c'est sans compter avec les marchandises des Maliens! Je pense en fait que des rivalités ethniques s'expriment à travers des brimades de ce genre... le convoyeur part à la quête au "cachets". Un peu avant midi, j'en ai eu un peu marre d'attendre de l'autre côté. J'ai trouvé une bière bien fraîche, je me suis fait cirer les godasses, et je vois arriver avec inquiétude l'heure de la "descente": à 12h30 les bureaux ferment jusqu'à 15h! Alors je pars à la recherche du convoyeur que je retrouve tout miné, dans un couloir, avec seulement 2 cachets sur les 5 qu'il doit avoir. Il me demande d'intervenir et je me fais recevoir par le chef du bureau. Je demande s'il y a problème? —Non, il n'y a pas de problème! —Alors pardon (c'est important de dire "pardon"!), Monsieur le Chef, j'ai rendez-vous à Ouaga à 15 heures et nous avons déjà beaucoup de retard, alors si vous pouviez "cacheter"... puisqu'il n'y a pas de problème... Et nous avons gagné 15 ou 20 minutes sur le 3e cachet. Le 4e coûtera 5000 F CFA au convoyeur et le dernier sera obtenu à 12h30 pile. Ouf! Les fonctionnaires peuvent "descendre", nous on roule!

Sauf à proximité immédiate de la frontière, les routes du Burkina Faso sont en relativement bon état. On est passé de la forêt togolaise à la savane sahélienne, bien que l'on soit encore dans le sud du pays.

  

À Koupéla, on rejoint la route principale Niamey (Niger)-Ouagadougou. Il est 14h30. Il reste 137 km sur les 963 du trajet. Le chauffeur est toujours à son poste avec encore le minimum de réflexes. À 15h30, on s'arrête en rase campagne pour un enfant malade: il doit faire plus de 40°C, à l'ombre s'il y en avait! L'air est brûlant, on ne fait pas long. Vive la climatisation (à 30-35°C, je pense!).

On entre finalement à Ouagadougou peu avant 17 heures, après un passage un peu hésitant d'un barrage de douane volante: alors qu'il faut en principe passer rapidement ces points pour ne pas donner de mauvaises idées aux douaniers, il était justement l'heure de la prière et les Maliens (encore eux!) qui sont des musulmans très pratiquants, en profitent pour dérouler leurs tapis, se laver les pieds et la figure et se prosterner en direction de La Mecque... Il faut croire que le douanier n'avait pas de problème en ménage et était bien dans sa tête, heureusement pour nous!

Sur la photo ci-contre, la zone bleutée au centre de l'image est le nuage de fumée causé par les mobylettes qui dosent l'essence 2-temps jusqu'à 10% d'huile! C'est une légende dans toute la région qui prétend que ça va mieux! Quant au pare-brise, vous avez deviné que, fendu par un choc (oiseau? pierre?), il a été sécurisé par une sorte de résine qui a soigneusement dégouliné avant de sécher...

Une fois mes bagages récupérés, j'ai été féliciter le chauffeur et lui filer 1000 F CFA de pourboire pour nous avoir amenés sains et saufs à bon port. Il était tout surpris de mon action, car ici bien peu de monde respecte le travail d'autrui...

---
Quelle tartine! Si vous avez lu jusqu'ici, je vous félicite également.
Je suis un peu chez moi au Burkina où j'ai pas mal d'amis et relations. Je vais donc terminer mon séjour en pensant un peu plus vacance que boulot... ce qui n'empêche pas de faire des rencontres professionnellement intéressantes.
Bon week-end à tous,
Gilbert Cujean
... en voyage en Afrique

Votre commentaire:

N'hésitez pas à me donner votre avis, il ne sera adressé qu'à moi et je ne le publierai pas. Je me réjouis de vous lire!    gc
P.S.- Signez votre message, svp.

Votre adresse de courriel:
(facultative, pour une réponse éventuelle...)

    

© 2008-2015 by Gilbert Cujean — www.venoge.ch

Haut de page