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Togo, Bénin, Burkina Faso, juin 2006 - 10

... par
Gilbert Cujean

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Lomé-Ouaga: Route barrée et autres surprises

N.B.– Ce texte a été retravaillé et enrichi en décembre 2007 pour participer à un coucours littéraire (!).
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Ouagadougou, Burkina Faso, vendredi 16 juin 2006

Tout a commencé à Lomé, lundi dernier 12 juin, vers 19 heures. Avec 2 heures de retard sur l’horaire annoncé, le car de la compagnie burkinabè TSR dans lequel j’avais pris place, quittait le centre-ville. En bon Européen, j’étais arrivé vers 16h30... le temps de faire charger mes bagages et surtout de réserver une place au premier rang au centre, seule place où on peut tendre un peu les jambes (à côté du levier de vitesses) et d’où on voit bien la route.

Bref, c’était parti! Un peu lentement à cause des embouteillages, mais dans la bonne direction!

Une fois hors de ville, c’est plus fluide, puis la circulation se fait assez rare. C’est là que je me rend compte que le chauffeur a juste un petit problème: les feux de croisement ne fonctionnent pas! C’est plein feu avec au moins 5 projecteurs éblouissants ou rien! Un peu traumatisant pour le petit Suisse, car le pauvre chauffeur doit faire une gymnastique dangereuse à chaque croisement: d’abord en grands phares tant que l’autre ne se fâche pas, puis quand celui-ci met à son tour les feux de route et nous éblouit évidemment, il faut éteindre tout pour calmer le jeu, espérer que l’autre passe en «codes» pour recommencer à l’éblouir. Et ainsi de suite 3 ou 4 fois avant de se croiser à 70 km/h sur une route tout de même assez étroite. Quel sport, je vous explique pas les montée d'adrénaline! Par bonheur un superbe clair de pleine lune fait que la nuit d’habitude si noire, ne l’est finalement pas tant que ça...

Bien plus tard dans la nuit, nous rejoindront le car d’une autre compagnie qui fait le même trajet, ZST, et notre chauffeur l’utilisera comme «éclaireur», en restant sagement à 30 m derrière lui... phares éteints, bien sûr!

Je passe sur les détails ordinaires: bas-côtés défoncés, nids de poules géantes (il y en a moins que lors de mon voyage de mai 2004, mais ceux qui sont là sont bien là!), déviations dans la brousse pour cause de chantier, sans oublier la noria de taxis-brousse que l’on dépasse à grand renfort de coups de klaxon «spécial grande route». Ces minibus, toujours surchargés de bagages, avec 10 à 15 passagers compressés, sont des moyens de transport très populaires et presque chaque cas est «d’anthologie» (photo prise le lendemain matin).

Quelques arrêts pour manger, «se soulager», prendre du carburant et surtout payer d’innombrables «droits de passage» de 200 ou 500 F CFA pour le car (CHF -.45 à 1.15). C’est dérisoire, mais mis bout à bout, cela fait une somme à la fin du compte. Car par endroit, c’est tous les 10 km qu’il y a un tel barrage, souvent constitué d’une simple ficelle. Les «autorités» prélevantes sont diverses: la gendarmerie, les douanes, les syndicats de chauffeurs, les communautés rurales, bref, tout le monde s’y met. Ces péages n’ont rien de légal, mais au Togo, tout fonctionne comme ça et si vous ne payez pas, comme vous n’êtes à coup sûr pas en règle sur un détail ou un autre, ça peut durer des heures avant de repartir, parait-il. Et les plantons ne se déplacent même pas, c’est à l’aide chauffeur de descendre et d’aller les «saluer» sur le bas-côté de la route. À noter: les particuliers ne sont en principe pas concernés, c’est les transporteurs professionnels qui sont visés.

Pour ceux qui connaissent la route: Atakpamé, 22 h; Sokodé, mardi, 1 h.

Vers 1h45, alors qu’on entame la célèbre montée qui passe par la Faille d’Alédjo (curiosité géologique qui ferait sourire un Valaisan!), notre car-pilote ZST met ses feux de panne et s’arrête, nous faisons de même. Une file de poids lourds est ainsi garée sur la droite de la chaussée. On apprend que la route est barrée par un camion. Je dois m’informer, car les discussions ont lieu en langues locales et j’ai encore de grosses lacunes de ce côté-là!
Finalement, je remonte la file d’une quinzaine de long véhicules et au détour d’un virage, le spectacle est impressionnant: imaginez une route de montagne à forte déclivité (peut-être 10%!) que les camions montent en première; un semi-remorque surchargé (je pense plus de 50 tonnes de bidons d’huiles comestible de 20 litres) s’engage dans la côte et au lieu de s’arrêter pour passer la première en bas, tente de rétrograder en pleine montée; la vitesse «n’entre pas», le véhicule se retrouve au point mort, commence à reculer et devient vite incontrôlable; les freins étaient-ils en bon état? toujours est-il que le chauffeur a jugé bon de mettre son véhicule en travers avant qu’il ne soit trop tard!
Résultat provisoire: le semi-remorque est arrêté, remorque en travers de la route, tracteur formant un angle droit assez inquiétant, mais même si les pneus de la remorques ont un peu morflé et que celle-ci penche vers l’aval, la cargaison est sauve. Mais la route est barrée: le tracteur est au bord du talus aval et l’arrière de la remorque est à 2 mètres du talus amont. Il semble que l’accident a eu lieu vers minuit. Les autorités ont été averties, mais il faudra attendre 6h pour qu’un camion-grue vienne aider au déchargement et à la libération de la voie...

La route est donc barrée et c’est la route de communication internationale Togo-Burkina Faso. Toutes les marchandises arrivant au port de Lomé à destination du Burkina ou du Mali, plus au nord, passent par cet axe. Il y a donc de part et d’autre du barrage, environ 6 cars comme le notre (50 à 70 passagers), des dizaines de taxis-brousse et une vingtaine de poids lourds, certains n’hésitant pas à prendre des passagers. Seul blanc au milieu d’environ mille personnes, la scène valait la peine, je vous jure!
Et tout le monde donne son avis, en même temps, mêlant le français, les langues locales, l’anglais (des Ghanéens, certainement), avec force gesticulation et dans une excitation incroyable. Même les politiciens français pourraient prendre des cours de débat public!

Alors qu’il arrive sans cesse de nouveaux «bloqués», une équipe de chauffeurs a pris de grandes décisions: comme le passage à l’arrière de la remorque n’est pas assez large, élargissons la route! Et sans plus attendre, armé d’une unique pioche au manche déjà cassé, ils se relaient à la tâche. La montagne est une forêt de tek et une roche assez dure affleure, mais qu’à cela ne tienne, les étincelles du pic éclatent sous le double éclairage de quelques lampes électriques et du clair de lune. L’énergie déployée est impressionnante, tant à la pioche qu’aux conseils verbaux largement prodigués par les spectateurs. Et au bout de près de 2 heures d’efforts, un passage est créé.

Les taxis-brousse, minibus étroits sont les premiers à se lancer. Mais il faut monter sur le bas côté de la route, légèrement en pente, ce qui fait pencher dangereusement certains chargements. L’un d’eux se pose même contre l’arrière de la remorque et ce n’est qu’à grands renforts de pousseurs que ces véhicules traversent le barrage, sous les applaudissements de la foule... qui remonte dans les taxis et continue le voyage.

 

Restent les poids lourds, avec priorité aux cars de passagers. Le premier à tenter sa chance est le ZST. Le problème est qu’un tel véhicule est très long et a un empattement qui diminue ses possibilités de braquage. Mal engagé, le chauffeur renonce assez vite, recule et abandonne la place au nôtre. Mieux placé en 2 dimensions, celui-ci a négligé la 3e: ces car sont très hauts et le dévers du bas-côté fait pencher le car qui frotte méchamment la remorque du semi. Résultat de l’opération: le haut de la carrosserie endommagé... et jet de l’éponge!
On décide qu’il est impossible aux poids lourds de passer et qu’il faut dormir un peu avant l’arrivée de la gendarmerie et des moyens de dégagement. Il est environ 4 heures du matin.

Notre car s’est garé en tête des véhicules bloqués côté aval. Je dormais sur mon siège, quand vers 5 heures je suis réveillé par un fort bruit de choc: un gros semi-remorque malien, qui descendait sur Lomé avec un lourd chargement de ferraille a voulu emprunter le passage! Au fou! Toujours est-il que sa remorque a percuté l’arrière de la remorque accidentée et j’assiste à un superbe renversement! Une bonne partie des 2’500 bidons d’huile alimentaire sont projetés sur la route et dans la forêt, plusieurs s’éventrant sous le poids des autres.
Alors là, l’animation reprend de plus belle! Il y a moins de monde, mais on est plus excités. Le semi-remorque malien bouche définitivement la passe, jusqu’au futur constat de la gendarmerie, mais dès qu’il pourra dégager, la voie sera immédiatement ouverte aux cars: il faut positiver!

La scène est véritablement dantesque, alors que le jours se lève petit à petit. À l’arrivée de la gendarmerie, on voit évidemment un sous-officier aussi autoritaire qu’incompétent, faire son important et injurier les spectateurs. Le marquage à la craie de la position des véhicules, dans la poussière ou sur le goudron huilé, a quelque chose de surréaliste. Et j’imagine le rapport expliquant que le semi-remorque malien a tenté de passer par un passage créé de toute pièce quelques heures auparavant!

Les quelques photos que j’ai pu prendre ne sont malheureusement pas de bonne qualité: flash trop peu puissant, quantité de poussière dans l’air créant un écran virtuel, respect des gens sur les lieux (je me suis d’ailleurs fait apostropher par une femme —qui voulait certainement de l’argent!—).

On a finalement repris la route vers 7 heures... pour s’arrêter quelques kilomètres plus loin, à Kara, pour changer une roue crevée.
Vers midi on a franchi le poste frontière de Cinkassé (formalité de police). La douane burkinabè de Bitou, à une cinquantaine de kilomètre de là ne sera franchie qu’après 15 heures: sieste oblige!

Dans une buvette où on attend le contrôle, les vautours veillent: on est bien au Burkina Faso!

Et ce n’est qu’à 19 heures qu’on arrive à Ouagadougou.
24 heures de voyage et bien entendu un seul et même chauffeur!

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