N O T E S   D E   V O Y A G E S

Burkina Faso, mars 2010 — 6

... par
Gilbert Cujean

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Un moulin à Mouni, l'enquête

Ouahigouya, samedi 20 et dimanche 21 mars 2010

 

Résumé des épisodes précédents

En fin d'année 2007, j'ai récolté de l'argent auprès de ma famille et de mes amis pour financer un moulin à mil mécanique dans le village de Mouni, à une vingtaine de km au nord de Ouahigouya. Tout a bien commencé, y compris l'inauguration en février 2008, mais la fête finie, les choses commencèrent à se dégrader, essentiellement par la faute d'Abdoulaye, enfant du village et fonctionnaire à Ouahigouya.

Celui-ci que je connais depuis 1997 a bien changé ces dernières années et je ne m'en suis aperçu que tardivement: une envie de paraître et des désirs de «grandeur» alliés au démon du jeu (PMU-B et loterie) ont vite fait de lui ce qu'on appelle chez nous «un panier percé». Toujours à la recherche de petits emprunts auprès de ses amis (mais bien entendu pas auprès de moi!), ayant vraisemblablement contractés de plus gros emprunts en banque, son salaire pourtant confortable de Responsable des ressources humaine de l'enseignement primaire régional ne suffit plus à ses «besoins». Il est vrai qu'il a 3 enfants aux études à Ouaga et que ça coûte cher, mais vivent-ils totalement au frais de leur père, ce n'est pas si sûr. Son épouse que je n'ai vu qu'une seule fois est infirmière anesthésiste à l'hôpital et reçoit donc aussi un salaire, ce qui n'est pas si fréquent ici où beaucoup de monde se contente de petits commerces informels.

Abdoulaye était naturellement mon intermédiaire et mon traducteur, car dans ce village de brousse, les adultes francophones ne sont pas nombreux. Notre relation avec Mouni date de 2000, quand avec mon épouse, nous avons financé un projet d'Abdoulaye: une petite bibliothèque scolaire. [Pour les historiens ou les ethnologues (!): voir à ce sujet mes e-mails de l'époque: inauguration et suite.]
Depuis lors, j'ai organisé plusieurs aides alimentaires lors de «soudures» difficiles et, lorsqu'en 2007 l'Association «Noom Tondo» [Ça nous plait] des femmes de Mouni m'a proposé de financer un moulin, j'ai accédé à cette demande.

Une chronologie détaillée figure sur ce site, pour ceux que cela intéresserait. Et puis, comme je le disais dans l'article zéro de cette série:

... depuis l’année passée et mes déceptions quant au fonctionnement du moulin en 2008, les choses ont dû s’améliorer... mais il a fallu passer par une crise et, en mai 2009, suite à de nouvelles difficultés de communications, j’ai pris la décision d’éjecter Abdoulaye hors du projet et de lui interdire de me représenter auprès du village. J’ai chargé Burkina Vert de le remplacer et j’ai informé Mouni de ma décision. Quelque temps plus tard, à ma grande surprise, j’ai reçu une lettre de remerciement des femmes du village pour les avoir délivrées de la domination d’Abdoulaye qui ne les respectait pas, au point-même de leur soustraire le revenu des moutures!

Si vous avez lu —et cliqué les liens— jusque là, vous en savez presque autant que moi, alors revenons au présent, c'est-à-dire mardi 16 mars 2010:

Columbo(*) à Mouni !

En fait, la veille de notre visite au village, j'avais eu une séance avec Doudou et Issouf, mes deux compères de Burkina Vert. Ils se sont chargés, principalement depuis fin 2009, de superviser et de payer les réparations au moulin, avec l'apport du solde des fonds récoltés antérieurement en Suisse. Il a fallu le remettre quasiment à neuf, à cause d'un mauvais entretien lui-même indirectement causé par les malversations d'Abdoulaye (pas d'huile, etc.). Coût de l'opération: environ 150'000 F CFA (CHF 375.-) frais de déplacements et de supervision compris.

Et puis mardi: enquête sur le terrain! À défaut de Peugeot 403, c'est à l'arrière de la moto d'Issouf que l'inspecteur Columbo s'est rendu à Mouni! Partis à 7h, nous étions sur place avant 8h, après 3 fois 15 minutes de route: la traversée de Ouahigouya, la route en terre en direction du Mali et la piste dans la brousse. La première étape au village est d'abord les salutations, sans formalités particulières, au chef et aux anciens. Madina, la présidente de l'association des femmes était aussi là, souriante et en bien meilleure forme que l'année dernière. À l'époque, la malheureuse ne pouvait pas me dire la situation réelle pour deux raisons: culturelle d'abord, car Abdoulaye est un homme, un enfant du village, qui a fait des études, qui vit en ville, et il est l'ami de Cujean; pratique ensuite, car Abdoulaye était constamment présent à mes côtés quand ce n'était pas l'unique traducteur, et elle ne parle pas le français. Il y avait de quoi la rendre malade! Je lui ai remis un tirage de la photo ci-contre qui date de 2008: elle était très fière (moi aussi!).

Nous nous sommes rendus ensuite au moulin où nous attendaient les meuniers Moumouni et Yakouba. Explications, techniques d'abord, sur les aléas de la mise en route du moulin. Le carburant qu'Abdoulaye n'a jamais amené alors qu'il avait reçu l'argent pour ça, mais aussi le fait que le moteur est plutôt trop puissant pour ce modèle de moulin, ce qui a tendance à augmenter l'usure... On apprend aussi que les femmes font moudre leur mil et ensuite rechignent à payer le prix convenu. Elle laissent la moitié ou les deux tiers de la somme et partent avec leur farine. Qui oserait les retenir? N'est-ce pas leur moulin?

Les femmes, elles disent que de toute manière les meuniers font moudre le mil de leurs femmes gratuitement, alors... Et Columbo pose une petite question aux meuniers: —Quel est votre rémunération? —Euh, pour le moment le moulin ne marche pas encore bien, et Abdoulaye a pris l'argent, alors... on n'a pas encore été payés, c'est pour ça qu'on fait gratuit pour nos femmes! On peut les comprendre...

Et Columbo pose juste une autre petite question: —Et ces derniers mois, pourquoi le moulin n'a-t-il pas fonctionné régulièrement? —Il y avait l'or...
Eh oui, pour couronner le tout voilà que la fièvre de l'or s'en mêle! On a effectivement trouvé du métal jaune à Roba, le village voisin. Ce n'est de loin pas le gisement du siècle, mais il suffit à faire rêver, surtout les plus démunis. Alors dès le matin, les femmes pensaient plus à tamiser la poussière de la savane qu'à moudre leur mil. Surtout que les meuniers avaient aussi quitté leur poste.
Et ça rapporte combien? 50'000 F CFA pour l'un des meuniers, 40'000 pour l'autre. Ça représente grosso modo 15 jours de salaire d'un enseignant en milieu de carrière, pour plus d'un mois de travail acharné et surtout dangereux, car les hommes creusent des trous et des galeries non protégées dans un sol souvent non fiable. C'est pas forcément négligeable, mais en tous cas sans lendemain. En quittant Mouni, nous avons d'ailleurs passé non loin de 3 femmes qui inlassablement «éventaient» des quantités de sable et de poussière dans l'espoir de trouver quelques minuscules grains d'or. Mais la «grosse fièvre» est heureusement retombée...

 

On est ensuite passé sous l'arbre à palabre où étaient réunies des femmes de l'Association. L'effectif était restreint du fait que la préparation de 2 mariages mobilisait une partie des membres, mais les principales représentantes de Noom Tondo étaient là. Toutes les parties étaient donc présentes: les femmes, les meuniers, Cujean et les donateurs, Burkina Vert pour superviser le tout et aussi un jeune du village, demandé par Issouf, pour traduire les passages impliquant Burkina Vert ou Abdoulaye et assurer ainsi l'équité «linguistique».

La discussion a finalement été franche et la situation a été décortiquée et critiquée, chacun exposant son point de vue. Comme chaque fois, il est super intéressant d'observer —et de participer— à ce genre d'échanges, et comme chaque fois, la maîtrise d'Issouf qui est vraiment un as de la communication orale est remarquable.

Après deux bonnes heures, les conclusions suivantes ont été tirées:

  • Le moulin appartient à l'Association Noom Tondo. Il n'est ni à Cujean, ni à Burkina Vert, ni bien sûr à Abdoulaye. C'est l'intérêt du village et sa responsabilité qu'il fonctionne bien et soit bien géré. Le récent apport des donateurs (remise en état) est la dernière aide qui a été apportée et il n'y en aura pas d'autre. Maintenant le moulin doit être autonome.
  • Il faut assurer un fonctionnement régulier, mais ne pas nécessairement mettre en marche chaque jour. Un fonctionnement tous les 2 ou 3 jours, mais pendant plusieurs heures est préférable à moins d'une heure chaque jour. Une moindre usure et une consommation de carburant plus rentable seront ainsi assurées.
  • Les femmes payeront le juste prix, sans exception (donc aussi pour les femmes des meuniers!), à savoir 75 F CFA pour la boîte de 4 kg (environ) et 350 F CFA par tine. Pour éviter la pression des femmes sur les meuniers qui ne peuvent pas refuser à une cliente de prendre sa farine, le payement se fera au dépôt du mil et non pas après sa mouture. Pas d'argent, pas de mouture!
  • Les meuniers seront correctement rémunérés. L'Association et les intéressés doivent décider du mode de rémunération détaillé.
  • Madina, présidente de Noom Tondo, doit rapidement réunir l'Association en assemblée générale et informer de ce qui s'est discuté et décidé aujourd'hui. Il faut que l'information soit le plus large possible.

Quant aux malversations d'Abdoulaye, je me suis engagé à les tirer au clair avec le maximum de précision, de rencontrer l'intéressé et de négocier une réparation.

Un sac d'arachides...

... soigneusement cousu
avec un lambeau de pagne.

 

Madina est encore vaillante!

Il était passé 12h45 quand nous avons pris la route du retour, après avoir reçu un énorme sac d'arachides, la culture «privée» des femmes. À part quelques poignée que je rapporterai en Suisse, le reste sera distribué dans l'entourage familial et professionnel de Burkina Vert.

13h30: Columbo et son chauffeur s'arrêtent au premier «maquis» de Ouahigouya. Il fait toujours dans les 40°C sous abri, et on vient de faire 45 minutes de moto SANS ABRI! Bière, Coca, brochettes... ça passe!

Abdoulaye s'écrase

Le lendemain, mercredi 17 mars vers 16 heures, je me suis rendu sans avertir au «service» d'Abdoulaye, c'est-à-dire à la Direction Provinciale de l'Enseignement de Base et de l'Alphabétisation (DEPEBA). Son petit bureau est seul dans un bâtiment ce qui facilite la discrétion. Certainement pas très heureux de me voir, je pense qu'il s'attendait tout de même à ma visite et il savait au moins que j'étais à Ouahigouya. La discussion a duré 30 minutes. Je lui ai demandé des explications sur les sommes que je savais ou que je supposais qu'il avait détournées.

En fait d'explications, il a surtout nié avoir utilisé ces sommes à son profit, mais il fut incapable d'amener une justification concrète. Mieux encore —toujours le syndrome Columbo?—, il m'a appris quelque chose que je ne savais pas encore: Avant l'installation du moulin, les femmes se sont cotisées pour préparer leur participation au projet. La construction du bâtiment était «gratuite» (sans décaissement), mais quelques frais étaient prévus. La collecte rapporta environ 32'000 F CFA (CHF 80.-) qui furent remis à Abdoulaye. Celui-ci paya une bâche en plastique pour étancher le toit en bois et terre, les photos d'identité des 3 femmes qui auraient la signature collective du livret d'épargne, ainsi que quelques petits frais pour un total d'environ 12'000 F CFA. Il reste donc 20'000 F CFA qu'Abdoulaye «voulait précisément rendre aux femmes quand nos relations ont été rompues!». Tu parles!, plus de 18 mois après les derniers achats! Mais j'avais découvert 20'000 F CFA de plus par cet aveu...

Finalement, l'entretien s'est terminé sur l'accord oral qu'Abdoulaye devait rendre 60'000 F CFA en 3 versements mensuels, sous réserve de l'analyse du livret de la Caisse Populaire, toujours en sa possession, mais à son domicile. On a donc convenu qu'il me l'apporterait à mon hôtel le soir-même.

Une fois ledit livret en main, j'ai sorti ma calculette et... surprise! Deux retraits totalisent 1'713'000 F CFA dont Abdoulaye ne peut justifier que 1'609'000 (CHF 4'022.-), et encore, je n'ai pas été chercher «la petite bête» et j'ai fait une erreur de raisonnement de 16'000 F CFA en sa faveur! Restent tout de même 104'000 F CFA auxquels s'ajoutent les 20'000 F CFA de cotisations non utilisées et les 10'000 F CFA que j'avais apporté au nom de mon épouse lors de l'inauguration et qui devaient servir à lancer un petit commerce de condiments pour les femmes.

Total: 134'000 F CFA (CHF 335.-) que j'ai demandé à Abdoulaye de rendre rapidement. On s'est entendu pour 5 versements mensuels de 26'800 F CFA, de fin avril à fin août 2010. Et jeudi matin, j'obtenais d'Abdoulaye la signature d'une reconnaissance de dette qui précisait cet accord.

Le livret de Caisse Populaire et la copie de la reconnaissance de dette seront remis aux femmes de Mouni. Les versements seront surveillés et je serai averti... du moins c'est ce qui a été dit. Il restera aussi à payer une facture de 18'000 F CFA pour des pièces de réparation qu'Abdoulaye n'a toujours pas payée, après plus d'une année.

L'histoire se termine donc ainsi. Sous réserve de non payement qui entraînerait la poursuite d'Abdoulaye, l'affaire est close. Encore une fois merci à ma famille et à tous mes amis donateurs qui ont contribué à ce projet. Le moulin de Mouni peut et doit maintenant —enfin!— faire la preuve de son autonomie financière et de sa pérennité. L'expérience aura été un peu dure, mais je garde un regard confiant sur Mouni et j'ai surtout beaucoup appris lors de ce projet à rebondissements: Même en plein Sahel, il y a des icebergs dont une grosse partie est invisible...

 

* * *

(*) Columbo: Pour ceux qui n'auraient pas de références télévisuelles européennes, l'inspecteur Columbo est le héros d'une célèbre série télévisée. Interprété par Peter Falk, Columbo trouve toujours le coupable en posant, mine de rien, de petites questions «qui tuent».

* * *

Le prochain article sera certainement plus simple à écrire, alors à bientôt!

À suivre...

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